L'accessibilité : entretien avec Sophie Hamon, de Mobidys

entretien

Sophie Hamon est responsable des Collèges abonnés et du catalogue de la bibliothèque SONDO, mais aussi experte en troubles du langage chez Mobidys

« Il ne s’agit pas de simplifier, d’avoir un texte différent ou moindre, mais de fournir d’autres moyens, d’autres supports pour y accéder autrement. {…} On estime que 6 à 8 % de la population est concernée par la dyslexie ou les troubles DYS. De plus, 15 à 20% des élèves présentent des difficultés avec la lecture lors de leur entrée en sixième… »

Retrouvez le podcast ici.

Qu’entend-on par accessibilité ? 

L'accessibilité, c’est la possibilité pour les personnes handicapées d'accéder à un lieu physique, à des informations visuelles, auditives etc. Dans le cas des handicaps cognitifs, les personnes ont du mal à acquérir, à traiter, ou réutiliser des informations. On trouve par exemple, les troubles du langage. Il s’agit donc de leur donner les moyens d’accéder autrement aux mêmes informations que les autres.

On n’est pas dans une incapacité mentale, il ne s’agit donc pas de simplifier, d’avoir un texte différent ou moindre, mais de fournir d’autres moyens, d’autres supports pour y accéder autrement. 

Etre « dys » aujourd'hui : qu’est-ce cela veut dire ? Quelles sont les difficultés majeures rencontrées dans l'apprentissage ? 

Dans les troubles « dys », on rencontre la dyslexie. C’est un trouble des apprentissages qui touche l’automatisation des procédures de lecture. L’élève dyslexique a appris à lire, mais l'automatisation des process est difficile et il doit donc en permanence faire l’effort cognitif de retrouver le process : par exemple l’association graphème/phonème, ou la reconnaissance globale du mot, ce n’est pas quelque chose d’automatique. L’acte de lire reste laborieux cognitivement et demande une forte mobilisation de l’attention car les connexions neuronales ne se font pas automatiquement. 

Donc l’élève « dys » est toujours dans une procédure fastidieuse, laborieuse et qui nécessite la mobilisation de beaucoup d’énergie. L’accès au sens, à la compréhension fine est entravé du fait de cette forte mobilisation cognitive.  

[Le plaisir de lire est lui aussi touché bien sûr. Donc les enfants lisent peu, et du coup perdent l’apport de la langue écrite (le vocabulaire, la structure syntaxique rigoureuse) qui vient nourrir aussi les capacités langagières orales.  

La dysphasie va toucher les capacités orales du langage. Pour vous donner un exemple, un enfant dysphasique va être aidé quand il acquiert la lecture -qui n’est pas forcément un problème pour lui. Mais lui fournir un texte écrit, va l’aider à oraliser ses propos.] 

Dispose-t-on de chiffres concernant les enfants en difficulté ? 

On estime que 6 à 8 % de la population est concernée par la dyslexie ou les troubles DYS. De plus, 15 à 20% des élèves présentent des difficultés avec la lecture lors de leur entrée en sixième… 

Comment est-il possible d'aider les enfants « dys » ? Qu’avez-vous mis en œuvre chez Mobidys pour pallier les difficultés des apprenants ? 

Nous nous intéressons principalement à la dyslexie. Quand on a des soucis de décodage, le meilleur moyen c’est d’apporter de l’audio. Pour aider les enfants « dys », nous avons donc décidé d’imaginer des solutions pour leur rendre le texte qu’ils ont devant les yeux plus accessible, parce que je le rappelle, un enfant « dys », ne veut pas dire qu’il a de faibles capacités intellectuelles, il a les mêmes capacités que tout le monde. C’est juste le déchiffrage écrit qui pose problème. 

L’audio est LE moyen de compensation le plus immédiat.

J’ai toujours tendance à expliquer qu’on peut lire avec ses yeux mais aussi simplement avec ses oreilles : on accède bien à la forme écrite, à la structure de la langue, au lexique, à l'histoire du personnage, mais sans passer par le processus de décodage des lettres. Dans ce premier temps c’est oraliser les écrits qui est important. C’est pourquoi dans notre bibliothèque SONDO, nous proposons la version audio des manuels scolaires avec lesquels les collégiens travaillent. 

Donc l’accès via le son pour donner accès aux activités pour faciliter la compréhension en évitant la surcharge cognitive potentielle. 

Oui, c’est bien ça. L’enfant qui un exercice de physique, d’allemand etc. le soir à la maison, le fait de lire, cette opération de décodage, de déchiffrage ça demande déjà une grande mobilisation alors très souvent il va aller voir ses parents et leur demander de lire la consigne parce que c’est plus simple pour lui. Il passe tout de suite à la compréhension.  

Avec les manuels en audio pour les manuels Hachette par exemple en français, en histoire, en physique, en anglais, de la 6e à la 3e la consultation est très facile  : j'ai mon manuel, j’ai mon application, j’ouvre mon livre, j’entre le numéro de page et je clique sur le titre du chapitre, de la rubrique ou de l’exercice et je fais l’exercice.  

Vous avez aussi conçu chez Mobidys le format Frog (Free your Cognition), une version de livres accessible aux « dys ». En quoi cela consiste-t-il ? 

Il s’agit d’une technologie d’assistance qui consiste à compenser le handicap cognitif grâce au numérique. Là nous allons encore plus loin dans l'accessibilité : il s’agit de rendre accessible à tous l’accès aux textes et à la culture littéraire, la même littérature que tout le monde.

Comment faire pour rendre par exemple Balzac accessible à tous ? Le texte est analysé en traitement automatique du langage, enrichi, balisé, vérifié par nos équipes. Il en ressort un texte “accessibilisé” au sens où le texte est découpé en unités de sens (ce qui va par exemple nous permettre d’avoir des renvois à la ligne qui le respecte, ou une lecture audio par unité de sens), le vocabulaire difficile est traité ainsi que les pronoms ambigus, et la narration humaine est synchronisée avec le texte. 

Le texte n’est pas “simplifié” mais il est rendu accessible : on supprime les distracteurs inutiles. Par exemple en mettant à la couleur 1 ligne sur 2 ou les unités de sens, en alternant la couleur des syllabes, en utilisant un masque de lecture. L'idée est d’alléger la surcharge cognitive aux alentours en mettant l’enfant dans une situation la plus confortable qui soit cognitivement parlant pour qu’il se concentre sur le procédé de lecture. On offre des outils qui vont lui permettre d’aménager ce texte. Si on change la police, qu’on met du son etc. rien que la mise en forme du texte, cela va alléger les distracteurs. On l’aide uniquement à se concentrer. 

Vous faites des passerelles vers le savoir, la lecture, la compréhension. […] Si on résume, l’accessibilité c’est « aider à »… Comme nous l’avons évoqué précédemment il existe un partenariat entre Mobidys et Hachette avec la possibilité pour les élèves d’accéder aux textes des manuels scolaires via le son pour faciliter la compréhension. Il me semble que vous travaillez actuellement également sur le format FROG pour aller encore plus loin dans l’aide aux élèves avec (en expérimentation) l’ouvrage Fleurs d’Encre Collège chez Hachette. Pouvez-vous nous en dire plus ? 

Oui, c’est notre nouvelle marche : l’accessibilité native dans les manuels.

Le livre numérique FROG est reconnu et attesté par les élèves en littérature. Et on sait que les élèves dans leur quotidien travaillent avec leurs manuels. C’est la suite logique des choses pour nous de rendre “accessible” de la même façon les manuels. Sauf qu’une page de manuel c’est totalement différent d’une page de roman […]. Un manuel, c’est très riche en informations  : on a des images, une rubrique sur l’auteur, des notes de bas de page, des petites aides… C’est très riche et c’est très beau et ça donne envie de lire, mais en termes d’accessibilité, il faut savoir organiser pour aider le regard. 

En l’occurrence, pour un manuel comme Fleurs d’Encre, l’ambition est de taille et c’est super de travailler sur un tel manuel. Comment faire pour garder la richesse du travail de l’éditeur, la mise en page, le contenu ? Comment agencer pour que ce soit plus accessible pour canaliser le regard de l’enfant ?   

Donc on a déjà reçu la nouvelle version du manuscrit de Fleurs d’encre et on travaille sur le texte pour mettre les balises et on va le tester dans des collèges abonnés SONDO qui utilisent ou non Fleurs d’encre. On va mener en classe une expérimentation avec les élèves et des enseignants, dans des classes qui travaillent déjà habituellement avec du numérique et d’autres pas du tout pour voir les retours, savoir comment ils l’utilisent etc.  

Dernière chose : ce projet là rentre dans le cadre plus large de la directive européenne concernant l’accessibilité va entrer en vigueur en 2025. Elle concerne tous les domaines de publications, et donc les éditeurs. 

Pour rendre les manuels vraiment accessibles, il y a 2 étapes : 

  • D’abord le découper en grains structurés et proposer une consultation numérique respectueuse des consignes de la directive : par exemple, pour chaque image illustrant les propos, pouvoir afficher un texte dit “alternatif”. Cela permet par exemple à un lecteur d’écran de décrire l’image à une personne qui ne pourrait pas le voir. 

  • Ensuite, insérer/plugger les fonctionnalités FROG, « FROGGISER » pour avoir accès aux aides audios et visuelles. 

L’idée est, avec le soutien du ministère de l'éducation nationale (Edu Up), de pouvoir proposer aux éditeurs une solution clé en main respectueuse de la directive européenne et permettant une accessibilité +++ pour les dys.

Beau projet, on a hâte de voir tout cela dans Fleurs d’Encre et dans les autres manuels  ! Merci Sophie et à bientôt !

 


Pour aller plus loin...


L'auteur : Caroline Musserotte 

Diplômée d’Oxford, j’ai été professeure d’anglais et de FLE. Je suis aussi blogueuse éducative, conférencière TESOL, ambassade US et SEDIC, auteure de ressources éducatives et de méthodes d’apprentissage, formatrice et déléguée pédagogique ! J’aime fouiller, trouver, analyser et enfin transmettre des solutions pédagogiques en premier lieu pratiques, innovantes, et qui sont adaptables par chaque enseignant.