Dans cet épisode de Vocation : Auteur, nous recevons Camille Jullien, conseillère pédagogique dans l’académie de Lyon, ancienne professeure des écoles et co-autrice de la méthode de lecture Kit et Siam ainsi que des cahiers Dyna-mots et Dyna-Voc parus chez Hachette Éducation. Créatrice du blog Chat d’école, elle accompagne au quotidien les enseignants de cycle 2 avec des ressources concrètes et des démarches fondées sur la recherche.
Passionnée de didactique du français, Camille raconte comment la lecture, l’écriture et le travail du vocabulaire peuvent ouvrir le champ des possibles, en particulier pour les élèves issus de milieux populaires. Nourrie par les mondes imaginaires de Tolkien, Narnia ou Harry Potter, elle défend une pédagogie exigeante et joyeuse, qui rend les élèves acteurs de leurs apprentissages et les conduit pas à pas vers davantage d’autonomie et de confiance en eux.
Ce dix-septième épisode est aussi disponible sur différentes plateformes d’écoute en streaming.
Pascale Joly : Bonjour, Camille
Camille Jullien : Bonjour Pascale.
Pascale Joly : Vous avez choisi d'introduire ce podcast par un morceau de Fall Out Boy, pourquoi ce choix ?
CJ : C'est le morceau de musique I am my own muse de Fall Out Boy, un groupe américain qui commence à dater maintenant des années 2000, un groupe de rock alternatif. Et cette chanson plus particulièrement – alors elle est récente, elle est de 2023 – I am my own muse qui signifie tout simplement je suis ma propre muse, je suis ma propre source d'inspiration aussi. C'est une chanson qui parle un petit peu de renaissance intérieure, de reconstruction aussi, de repartir de zéro quand tout va mal.
C'est une chanson positive je trouve parce qu'elle a des notes assez dynamiques déjà, avec une musique un petit peu de warrior. Moi ça me fait penser à l'ouverture d'un film épique, vous voyez, donc sur des jours où ça ne va pas fort, je trouve qu'elle redonne un petit peu de baume au cœur aussi. Je la conseille à tous ceux qui ont parfois besoin de ce petit moment, d'une musique encourageante, c'est un style qui me parle beaucoup en tout cas personnellement.
PJ : Oui, je l'ai écoutée, elle est très belle en tout cas. Est-ce que vous pouvez Camille nous décrire un peu votre parcours, nous dire quelle élève vous étiez ?
CJ : Oui bien sûr. Alors l'école, je n'en garde pas toujours beaucoup de souvenirs parce que c'était il y a fort longtemps, mais j'avais des facilités on va dire dans pas mal de domaines. C'est vrai que je n'avais pas beaucoup besoin de beaucoup travailler donc c'était quand même agréable. Mais j'étais très têtue, je veux dire je le suis toujours un petit peu et c'est vrai que quand quelque chose me plaisait j'y allais à fond, j'étais même à la recherche, je pense, d'une certaine excellence dans certaines choses qui me plaisaient beaucoup. Par contre, je pouvais mettre de la très mauvaise volonté dans d'autres domaines, des choses que je n'aimais pas ou que j'aimais moins, en assumant même des notes parfois assez basses ou des comportements assez inappropriés. J'aimais beaucoup lire très jeune, les livres de l'école surtout parce que je me souviens qu'on avait une bibliothèque qui était pour le coup très riche : des documentaires, il y avait beaucoup de bandes dessinées aussi je me souviens donc vraiment une belle variété. Je pense que c'est cette variété d'ailleurs qui donne aussi le goût de la lecture aux enfants, d'avoir des choses très diverses et variées. On n'avait pas forcément de bibliothèque à la maison, je viens d'un milieu assez populaire ou dans l'accès à la culture, à l'art, on était même un peu défavorisé finalement quelque part sur ces points-là.
D'ailleurs c'est drôle parce que sur la culture et sur l'art principalement, ce sont toujours des lacunes que j'ai aujourd'hui : c'est à dire que je n'ai aucune sensibilité artistique ou très peu. Je me la construis, mais en tout cas ce n’est pas quelque chose qu'on m'a forcément inculqué. Avec le livre c'est un petit peu différent parce qu’on y avait accès tous les jours, enfin tous les jours d'école donc c'est ce qui plaît aussi beaucoup je pense : la facilité d'accès, d'avoir un livre avec soi dans son école principalement qui donne du coup accès à des mondes entiers, l'imaginaire etc.
PJ : Quels étaient les livres qui vous attiraient ?
CJ : J'aimais tout, c'est vrai : les bandes dessinées parce que c'est très drôle, les documentaires parce qu'on y apprend plein de choses et quand on ne voyage pas forcément beaucoup, quand on n'a pas forcément non plus accès aux à des musées ou que sais-je, eh bien ça donne aussi accès à tout ça d'une autre façon, ça nous ouvre une certaine culture et beaucoup de choses. On apprend des choses en géographie, en histoire… dans tous les domaines ça ouvre le champ des possibles.
Et puis très rapidement, en grandissant, en devenant lectrice du coup – puisqu’au bout d'un moment on lit nos propres livres, on se met à choisir aussi les livres qui nous plaisent le plus et qu'on souhaite lire –je me suis tournée plutôt vers des livres très fantastiques, des choses qui émerveillent : l'imaginaire. Harry Potter se lit très bien et est encore très en vogue dans nos écoles aujourd'hui. Je trouve que c'est super parce que ce sont quand même des gros volumes qui ne se lisent pas si facilement, donc c'est toujours chouette de voir des enfants qui se nourrissent de tous ces univers. La lecture rend tout ça réalisable pour certains enfants qui peut-être, comme moi à l'époque, n'ont pas forcément un accès à la culture. C'est donner aussi à voir des choses qu'on n'aurait même pas pu imaginer je crois : voir des mondes qui n'existent pas mais qui ne pourraient même pas exister dans un imaginaire voilà tel qu'est celui d'un enfant quand on découvre le monde. Ça ouvre le champ des possibles.
PJ : C'est très important ce que vous dites et puis c'est aussi très positif. Ouvrir un livre, effectivement c'est se connecter à des mondes nouveaux, différents, et c'est une très belle chose.
CJ : Tout à fait. Et c'est vrai que j'ai beaucoup aimé écrire aussi. Peut-être que l'un appelle l'autre : la lecture, l'écriture sont quand même assez entremêlés. L'idée de ces belles histoires que j'ai pu beaucoup lire, c'était de s'inventer ses propres histoires finalement. Tout ça est aussi une source d'inspiration infinie par rapport à tout ce qu'on peut s'imaginer. Je pense que les lectures, et l'écriture qui va avec, développent la créativité chez nos élèves. Evidemment, moi je construisais des petits récits d'enfant, d'adolescente, mais quand même ça a permis de développer des compétences importantes pour la suite en termes rédactionnels.
Mais tout ça s'est fait très progressivement, je vous ai résumé là 15 ans de ma vie. Mes parents m'ont aussi beaucoup soutenue – et je crois que c'est important, malgré des manques financiers –dans ces choix et cet amour de la lecture. Je pense encore à mes parents qui pouvaient me laisser lire par exemple Narnia, les sept volumes à la suite d'une traite – parce que quand on rentre dans ces univers c'est très dur d'en sortir ! Je fais partie de ces gens pour qui c'est dur, on n'a plus envie de retourner au monde réel. Je ne sais pas toujours si c'est bien mais en tout cas on est tellement pris dans l'histoire, dans la narration… Narnia c'est 900 pages donc il nous faut bien six heures au moins pour lire tout ça. Avoir des parents qui nous soutiennent, qui commencent aussi (moi à l'adolescence) à m'acheter mes premiers livres, que j'ai toujours d'ailleurs… Ce sont des souvenirs à vie, avec la fierté des parents quand je lisais, quand j'écrivais mes petites histoires. Ce sont des choses qui m'ont beaucoup marquée.
PJ : Avant d'être conseillère pédagogique, vous étiez enseignante. Qu'est ce qui a suscité cette vocation ?
CJ : Je n'ai jamais eu la vocation de professeur des écoles, spécifiquement en tout cas. Moi ce qui me plaisait c'était surtout d'apprendre, encore maintenant d'ailleurs. J'aime bien m'occuper l'esprit, avoir beaucoup de projets, échanger avec des collègues, continuer d'apprendre, de se nourrir. La didactique du français, par contre, c'est quelque chose qui me plaît beaucoup. Est-ce que c'est ce qui m'a permis de voilà d'aller vers ces missions plus particulières de conseillère pédagogique ? Un petit peu oui je pense.
Même en classe, dans mes niveaux de cœur, que ce soit grande section, CP, CE1, tout le cycle 2 où on est vraiment dans l'entrée du lire, écrire – un moment quand même assez charnière dans la scolarité de nos élèves. Cette entrée dans la lecture fait aussi du sens avec le vocabulaire puisque tout est lié. Ce sont des années où on a des enjeux très importants qui se mettent en place. J'ai fait mes premiers pas dans ces niveaux-là, même en tant que stagiaire à la fac, et ça m'a beaucoup plu. Ce sont particulièrement ces niveaux-là qui m'ont attiré qui ont fait que je suis devenue professeur des écoles. J'aime bien travailler avec les petits, parce que c'est très pointu en didactique, en français et en maths. On dit souvent que non mais si, c'est très pointu, notamment en maternelle. On apprend toujours des choses, c'est très intéressant.
PJ : Quelles étaient les pratiques que vous avez mises en place quand vous étiez professeur des écoles ? Qu'est ce qui fonctionnait avec vos élèves dans la classe ?
CJ : j'ai essayé beaucoup de choses, parfois sans succès d'ailleurs. On se trompe, on recommence, ce n'est pas grave. Il faut aussi apprendre à se découvrir en tant qu'enseignant et trouver son style, trouver ce qui nous plaît, ce qui va faire notre marque auprès de nos élèves. J'ai mis par exemple en place beaucoup de séances où les élèves sont assez acteurs de leurs apprentissages, que ce soit par des lectures dirigées quotidiennes – la lecture en grand groupe sur les petits niveaux me semble peu adaptée, elle ne permet pas en tout cas aux élèves d'être suffisamment acteurs de leurs propres apprentissages et de mémoriser pour apprendre etc. J'aime bien aussi travailler à partir de rituels ou de séances très courtes, puisqu'on le sait, la répétition est très efficace. Je pense par exemple au vocabulaire où c'est le fait de répéter, de réinvestir très régulièrement qui va beaucoup plus porter ses fruits que si on faisait un seul gros bloc de vocabulaire pendant une heure, une heure trente dans la semaine. C'est quelque chose, même avec des grands en cycle 3 par exemple, que j'aime bien faire sous forme de rituels. Les ateliers aussi vont permettre beaucoup de manipulation, beaucoup de jeux : tout ce travail en petits groupes. C’est être acteur, comme je le disais tout à l'heure, que ce soit des ateliers libres, inscription libre, hétérogène ou homogène… ça c'est selon les classes, les niveaux.
Actuellement, comme maintenant je suis formatrice aussi, j'ai un peu la double casquette. Beaucoup de collègues sont demandeurs de solutions concrètes : comment est-ce qu'on fait pour mettre en œuvre tout ce qu'on nous demande, avec ces nouveaux programmes notamment… Et parfois quand on parle de pratiques innovantes on tend à s'éloigner de ce qui est vraiment utile, simple, efficace. Finalement, ce sont peut-être des petites choses, plutôt des modalités même comme des ateliers, des choses comme ça où les collègues n'osent pas se lancer. Ça fait un peu peur finalement, c'est de l'inconnu.
PJ : C'est très différent de leur manière d'enseigner.
CJ : Parfois oui, tout à fait.
PJ : Et que conseillez-vous à vos collègues pour les mettre à l'aise dans ces pédagogies nouvelles ?
CJ : D’essayer simplement, d’oser, de se faire un peu confiance aussi parce que c'est quelque chose qui manque cruellement parfois dans la profession. On a rarement confiance en nous parce qu’on vit aussi d'injonctions on vit de textes très officiels du prescrit donc parfois on n'ose pas sortir un petit peu de sa propre pratique qu'on a parfois depuis 20-30 ans. Je sais que c'est une prise de risque attention, très importante même d'ailleurs pour les collègues, on sort de notre zone de confort dans ce qu'on demande parfois à nos élèves de faire aussi donc c'est très instable. Mais ça fait beaucoup de bien de se renouveler.
PJ : Quelle est la chose que vous avez le plus à cœur de transmettre à vos élèves ? Deux, trois clés à leur transmettre pour leur vie ?
CJ : Au-delà de trois, je ne sais pas si j'y arriverai… une en tout cas me semble assez importante, et il y a beaucoup de choses qui s'y rattachent si vous voulez, donc on va peut-être y arriver : l'autonomie. Je le dis souvent parce qu’à mon sens, c'est l'autonomie qui va un petit peu débloquer tout le reste. Je pourrais dire : être capable de faire seul, en fait c'est comprendre qu’on existe, qu'on est capable, qu'on est légitime voire même compétent parfois, et pour un enfant c'est beaucoup. Cela apporte de la confiance en soi, que ce soit pour les enseignants ou pour les enfants. L'autonomie je trouve donne accès à cette confiance en soi. Le fait de lire, d'écrire seul est très important aussi, cela nous donne accès au monde tout court et puis à tous les nouveaux mondes qu'on peut imaginer par la littérature. Mais la compréhension de notre monde n’est déjà pas simple pour un enfant, un élève – tout ça sans dépendre de personne finalement. C'est une forme de liberté, je pense, que d'être autonome.
PJ : Vous avez été co-autrice de la méthode de lecture Kit et Siam qui est une méthode pour le CP, et vous êtes aussi l'une des autrices des collections Dyna-mots et Dyna-voc, qui sont des cahiers pour le Cycle 2. Pouvez-vous nous parler un petit peu de ces deux projets ?
CJ : Bien sûr ! Dyna-mots est une méthode de grammaire, d'orthographe et de vocabulaire pour le CE1 et le CE2. C'est aussi une demande institutionnelle, puisque les nouveaux programmes de Cycle 2 sont parus en octobre 2024, l'idée était donc de s'appuyer sur ces nouveaux textes pour pouvoir construire quelque chose d'à la fois cohérent, pertinent, intéressant et assez novateur tant qu'à faire. Pour cela, l'intérêt du projet était qu'on a pu s'appuyer sur des chercheurs reconnus. Des experts dans leur domaine comme Patrice Gourdet par exemple, didacticien en grammaire principalement, qui a beaucoup travaillé avec nous. Cela nous a inspiré incroyablement sur les régularités de la langue. On entend beaucoup – et on se souvient peut-être de nos cours de primaire – que la grammaire et la langue française d'une façon générale ont beaucoup d'exceptions, d'irrégularités : Patrice Gourdet nous a montré tout le contraire, c'est à dire qu'avant d'apprendre à voir ces irrégularités, avant de les voir comme un objet d'apprentissage, appuyons-nous déjà sur le plus simple, c'est à dire les régularités. Elles sont beaucoup plus nombreuses qu'on ne pourrait le croire. Cela m'a aussi ouvert les yeux, c'était très intéressant ! Nous nous sommes appuyés aussi sur les travaux de Carole Tisset où il y a des choses très intéressantes concernant la démarche expérimentale en français. On le fait en sciences, à la base c'est même plutôt la démarche scientifique parce qu'on est vraiment dans ces phases d'observation, de manipulation. Mais ce sont les termes employés dans les nouveaux programmes de Cycle 2 : on demande explicitement de proposer ces phases en grammaire. Et puis c'est aux élèves, des élèves acteurs de leurs apprentissages, de construire des hypothèses autour de la notion à partir de toutes leurs observations et manipulations. Ce sont eux aussi qui vont expérimenter ensuite leurs hypothèses et qui vont construire leurs leçons, leurs outils. Voilà le travail que nous avons fait avec Dyna-mots sur le Cycle 2, avec bien sûr d'autres apports : Micheline Cellier en vocabulaire bien sûr, avec ses fleurs lexicales pour citer qu’elle. Il est vrai qu'elle est devenue – en tout cas pour Eduscol et les programmes, le ministère – la référence numéro une sur les questions de vocabulaire.
PJ : C'est important s'appuyer aussi des chercheurs.
CJ : Tout à fait, et puis ce n'est pas si commun, en tout cas pour moi, de travailler avec des chercheurs. C'est très riche, très inspirant : moi ça me donne beaucoup de pistes pour la suite.
Dyna-Voc suit un petit peu cette lignée-là. C’est un projet qui me tenait aussi beaucoup à cœur puisque le vocabulaire est source d'inégalités dans notre société. Et l'idée de l'école c'est qu'on ne peut jamais complètement supprimer ces inégalités, ou du moins, faire comme si elle n'existait pas. Mais on le dit toujours on peut quand même les gommer autant que possible. Le vocabulaire est effectivement un sujet très important. À mon sens, il manquait peut-être dans le commerce, une méthode d'enseignement qui soit explicite de ces corpus de vocabulaire dont nous parle beaucoup les nouveaux programmes. Par corpus on entend surtout l'idée du réseau lexical : c'est à dire d'enlever un petit peu l'idée que le vocabulaire c'est apprendre quelques mots isolés, de temps en temps, et puis on verra bien ce que les élèves en font. C'est ça, à mon sens qui crée de l'inégalité, parce que quand on voit ce que les élèves en font, et bien très peu de choses pour ceux qui n'ont pas de bagage, et puis, beaucoup plus pour ceux qui ont déjà tout ce qu'il faut. Donc ce n’est pas le but de Dyna-Voc du tout. Ce n’est pas le but des nouveaux programmes de toute façon.
Nous, on suit aussi bien sûr, ce prescrit-là. Et puis ça a créé aussi beaucoup de questions, beaucoup de questionnements chez les collègues, d'inquiétude même : le vocabulaire. Comment faire ? Comment ça rentre dans l'emploi du temps ? etc. La démarche, si je peux me permettre de la résumer en quelques mots, c'est : de construire le corpus avec les élèves. Je dirais même par les élèves, donc là aussi acteurs de leurs apprentissages, on y revient, mais c'est très important. Parce que des élèves, et surtout les petits – mais jusqu'à toute la primaire honnêtement – ont besoin de se sentir impliqués dans les séances qu’on propose, ont besoin que ce soit vivant, ont besoin que ça vienne d'eux aussi. Donc c'est sûr que si on propose des corpus, des éléments trop éloignés de leur réalité, on les perd. Surtout nos plus fragiles. Donc tout l’intérêt aussi, c'est qu'on va construire le corpus avec eux.
Bien sûr on va enrichir, on va apporter les mots que nous, on veut qu'ils retiennent, qu’ils mémorisent, ça c'est tout à fait normal. On va catégoriser aussi. Catégorisation lexicale qui peut être sémantique par le sens. Comme on voit beaucoup de fleurs lexicales sur l'automne par exemple : quels sont les animaux d'automne ? Quels sont les verbes d'action autour de l'automne ? Quels sont les changements de saison qu'on observe à l'automne ? Donc ça c'est ce qu'on appelle la catégorisation sémantique. On va mettre tous les mots qui font du sens ensemble. Puis, une catégorisation grammaticale. Alors, même avec des tout petits on est parfois surpris ! Même en petite section, on peut tout à fait commencer à voir d'un côté : les choses, les noms, les noms communs, – en fait on ne va pas forcément les nommer comme ça mais ce sont des noms communs – on peut même, selon le thème, avoir des noms propres puisqu'on peut avoir des prénoms, des interpellations enfin les « mamans », « papas », etc. On peut avoir d'un autre côté : les adjectifs, comment sont les quoi, à quoi il ressemble, etc. On peut avoir bien sûr les verbes, les actions, on leur apprend dès tout petits, et c'est très intéressant et très riche même avec des petits. Et puis, on peut avoir une catégorisation qui est morphologique. Alors là, souvent les collègues me disent : « Mais à quoi sert cette morphologie ? » Et bien, là aussi c'est intéressant parce qu’on va on va aller vraiment sur le cœur de la langue et ce qu'on veut que les élèves remarquent. C'est très implicite dans la langue française et si à un moment donné, nous en tant qu'enseignant, on se place et on leur dit explicitement ce qu'on veut qu'ils remarquent, et bien nos élèves – même une fois encore les plus fragiles – vont s'emparer de tout ça.
Un exemple tout bête, que j'aime bien donner en formation avec mes collègues ici dans ma circonscription, c'est le mot « terre ». Par exemple, avec les petits, on a fait du jardinage à l'automne. On est allé dans la forêt, on a déterré des trucs : « déterré » tiens, ça c'est un mot intéressant, qui contient le mot « terre ». On a mis de la terre dans un trou, on a : « terre », « déterré », « enterré », « le terreau ». On a utilisé du terreau aussi bien sûr. En fait, c'est faire remarquer aux élèves même à l'oral, et puis dans un second temps – plus on grandit à l'écrit – que les mots ont des liens bien sûr. On est dans de la famille de mots, dans de la dérivation morphologique. Même tout petit, ils sont capables de le comprendre, de l'entendre et ça va être très aidant pour le passage à l'écrit, quand il faudra écrire le mot « terre » avec deux « r » entre autres. Cette catégorisation, elle peut être très riche, elle peut se faire de la petite section au cm2. Tout l'intérêt dans cette démarche, aussi bien sûr, le jeu, le réinvestissement permanent par la manipulation. Au début on va être sur quelque chose d'assez massé. On va essayer de réinvestir les mots appris et bien toute la période, par exemple si c'est notre thème de la période. Mais en choisissant nos corpus, on peut être un petit peu malin aussi. Par exemple, le mot « terre », parce qu'on sait qu'on va le travailler en automne, quand on va faire des choses. On sait aussi qu'en fin d'année on va le retravailler, quand ce sera le printemps et qu'on va planter nos haricots pour la fête des mères, ou que sais-je, enfin vous voyez. Qu'on va planter, qu'on va aller à une sortie aussi scolaire, par exemple voir un agriculteur ou peu importe, et que du coup on va réutiliser sur le long terme des mots qu'on a appris en début d'année. Ça c'est hyper riche et dans des contextes différents : décontextualisé, recontextualisé, qui sont effectivement les maîtres mots de Micheline Cellier dont on parlait tout à l'heure. Voir aussi que les élèves sont capables de réinvestir tous ces mots, à l'oral comme à l'écrit, voilà ça ce sont les grands principes fondateurs de Dynavoc.
PJ : Merci Camille ! Pour conclure ce podcast, j'ai une question un peu plus personnelle : quel est votre livre préféré et pour quelles raisons l'avez-vous choisi ?
CJ : Est-ce que vous l'auriez deviné ?
C’est Le Seigneur des Anneaux. J'aime beaucoup ce livre. Alors, ce n’est pas un livre en fait : c'est plus une trilogie là pour le coup. Donc, on est sur un ensemble de livres, on a trois volumes. Bon toutes les œuvres de Tolkien évidemment, c'est mon « dada » si je puis dire. J'aime beaucoup cet univers, Le Seigneur des Anneaux étant avec Le hobbit aussi, peut-être, les ouvrages les plus accessibles. Parce que Silmarillion, les Contes et légendes inachevées, il faut être un peu plus mature, je pense, en termes de lecteur, pour entrer dedans.
Pourquoi ce choix ? Je pense que ça a été une lecture fondatrice, si on peut dire, à l'enfance début d'adolescence, parce que ce n’est quand même pas si simple à lire Tolkien, mais qui a découlé aussi sur l'ouverture d'autres mondes. Moi aussi, j'ai pu faire du réseau, un petit peu comme en vocabulaire. J'ai pu mettre ces mondes là en réseau. Quand on lit Tolkien, ça amène à lire Narnia, beaucoup, parce que c'est la même époque. On est sûr des auteurs qui ont vécu à la même époque. Ça amène à lire bien sûr donc Harry Potter, je le disais tout à l'heure Eragon aussi, tout ce qui va être cette fantasy, de l’ordre de l’imaginaire. Et puis bon moi en plus je suis une geek et il y a une grosse culture geek pop un petit peu autour du Seigneur des anneaux. J'aurais pu vous dire aussi Star Wars mais ce n’est pas un livre, mais voilà, il y a vraiment cet univers là aussi qui me plaît beaucoup.
PJ : Et donc vous avez choisi une très belle citation que je vais vous laisser évoquer, dites-moi laquelle et pour quelles raisons ?
CJ : Je me suis effectivement inspiré de La Communauté de l'Anneau qui est le premier le premier tome du Seigneur des Anneaux. C'est Bilbon Sacquet qui prononce ces phrases. C'est un petit poème d'ailleurs qu'il a écrit, une citation que vous connaissez peut-être :
« Tout ce qui est or ne brille pas
Tous ceux qui errent ne sont pas perdus »
C'est une référence – alors pour ceux qui connaissent un peu, je vais essayer de faire court – c'est une référence à Aragorn pendant le conseil d'Elrond. C'est intéressant parce qu'on est à un moment où on apprend qui est réellement ce personnage. Avant c'était un rôdeur, un petit peu à l'apparence peu reluisante si je puis dire, et on apprend que pas du tout. C'est un héritier du Gondor, c'est un descendant d'Isildur donc un roi caché finalement. Donc tout ce qui est or ne brille pas, c'est aussi ce côté… l'apparence extérieure, ne veut dire que peu de choses et puis, on peut avancer dans la vie même sans statut, même sans richesse, peut-être même sans connaissance. C’est intéressant aussi son pouvoir. On est tous peu de choses à la base, mais ça ne nous empêche pas plus tard, pour le coup, de briller à notre façon pourquoi pas. C'est une sorte de message un petit peu d'humilité, je trouve.
C'est important aussi parce que je parlais beaucoup de confiance en soi et on se dévalorise beaucoup, je trouve, dans nos sociétés. Surtout les professeurs, je trouve beaucoup, pour moi qui les côtoie beaucoup. Ce n'est pas parce qu'on ne brille pas, qu'on n'a pas de valeur en fait. Il y a ça aussi, ce côté où on se dévalorise beaucoup.
Pour finir, sur la fin de la citation : « tous ceux qui errent ne sont pas perdus », c'est l'idée aussi qu’errer, on cherche notre chemin et que l'on peut chercher notre chemin toute notre vie et ce n’est pas grave en fait et qu'on avance à notre rythme, comme nos élèves. Comme nos élèves on a aussi nos propres parcours.
PJ : Pour terminer, quel message vous souhaiteriez adresser aux enseignants Camille ?
CJ : Alors en quelques mots et pour résumer, je pense beaucoup de choses qu'on a déjà dit mais : oser essayer, oser se faire confiance, tester, se tromper. Ce n'est pas grave de se tromper et même si c'est pendant la visite de l'inspecteur ou de l'inspectrice ou que sais-je, ce n’est pas grave. En fait, je pense qu'on a une forme d'audace pédagogique parfois dans les classes, qui moi me nourrit beaucoup, et je pense qui est très intéressante pour s'adapter aussi à notre société actuelle. Il faut continuer, là aussi, à avancer pour prendre en compte nos élèves de maintenant et les connaissances de maintenant, etc. Pour vraiment conclure, une phrase que je dis très souvent aussi à mes collègues : « c'est vous le chef » !
PJ : On va conclure sur cette phrase courte mais impactante et efficace. Mille merci Camille, pour cet entretien très riche, très dynamique, pleins de bonne idées que vous nous savez transmises. Au revoir Camille, merci beaucoup.
CJ : Merci au revoir.
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